"Si tu ne partages pas la lutte,
 tu partageras la défaite" (Bertolt Brecht)
Le site de la Section Syndicale CGT de l'Adapei Papillons Blancs d'Alsace
Quoi de neuf chez nous?

Plan du site Archives du site Abonnement RSS
Outils CGT Playliste Mentions légales
Défouloir Massacre SPIP
Espace privé
2340306 visiteurs depuis le 01/11/2004
Dernier article publié le mardi 13 juin 2017
Dernière brève publiée le mercredi 1er février 2017
Contacter votre
Contacter le
Site mieux vu avec FIREFOX
Les années sombres

Musique engagée

article précédent    article suivant

Les années sombres






Par Pizko Mc

Les mille jours du Gouvernement Populaire furent durs, intenses, tolérants et heureux. Nous dormions peu. Nous vivions partout et nulle part. Nous avions des problèmes sérieux et nous cherchions des solutions. On peut accompagner ces mille jours de n’importe quel adjectif, mais ce qui est certain, c’est que pour nous, tous ceux et toutes celles qui avons eu l’honneur d’être militants du processus révolutionnaire chilien, ce furent des jours heureux, et ce bonheur est et sera toujours nôtre, il demeure et demeurera inaltérable.

Chères et chers camarades. Qui parmi nous peut oublier le sourire des frères Weibel, de Carlos Lorca, de Miguel Enriquez, de Bautista von Schowen, de Isidoro Carrillo, de La Payita, de Pepe Carrasco, de Lumi Videla, de Dago Pérez, de Sergio Leiva, d’Arnoldo Camú, de toutes celles et de tous ceux qui, aujourd’hui, trente plus tard, ne sont pas avec nous mais vivent en nous ?

Chacune et chacun a dans sa mémoire un album particulier de souvenirs heureux de ces jours-là où nous nous donnions tous à fond, et il nous semblait que nous donnions très peu, parce que nous avions gravés sur la peau les vers du poète cubain Fayad Jamis : pour cette révolution, il faudra tout donner, tout donner, et ce ne sera jamais assez.

Il y en eut qui, depuis le scepticisme confortable et lâche, ont joui d’un temps mort qu’ils ont appelé jeunesse. Mais nous, oui, nous l’avons eue, la jeunesse. Et elle fut vitale, rebelle non-conformiste, incandescente, parce qu’elle se forgeait dans les travaux volontaires, dans les nuits froides d’action et de propagande. Il n’y eut pas de baisers d’amour plus fougueux que ceux qui s’échangeaient dans le brouhaha des brigades de peintures murales. Celui qui a embrassé une fille de la brigade Ramona Parra ou Emo Catalán a embrassé le ciel, et il n’y eut pas de sabre capable d’en ôter la saveur de ses lèvres.

D’autres, depuis l’atroce lâcheté de ceux qui critiquent sans rien apporter, sans se brûler, sans se mouiller, sans connaître le sentiment magnifique de faire ce qui est juste au moment juste, dans leurs domaines sans gloire mangeant dans l’argenterie héritée des conquérants et buvant la sueur des ouvriers, avertissaient que nous étions en train de commettre des excès.. Nous avons commis des erreurs, c’est sûr. Nous étions autodidactes dans la grande tâche de transformer la société chilienne. Nous avons souvent fait des gaffes, mais nous n’avons jamais piqué dans la poche du peuple. D’autres conspiraient, nous, nous alphabétisions. D’autres s’accrochaient avec une furie homicide à leurs biens obtenus par fraude car la propriété de la terre provient toujours du vol, nous, nous avons permis que les parias de la terre regardent pour la première fois le patron dans les yeux et lui disent : « grandissime fils de pute, tu m’as exploité, mes parents et mes grands-parents, mais tu n’exploiteras pas mes enfants et les enfants de mes enfants ». Et ces mots font partie de notre legs heureux, de notre mémoire heureuse.

Nous fumions de la marihuana des Andes mélangée au tabac doux des Baracoas. Nous écoutions les Quilapayun, Janis Joplin, et les quatre garçons de Liverpool ont fait soupirer nos cours. Nous portions des pantalons à pattes d’éléphant et nos filles des minijupes qui excitaient dieu et le diable. Nous avions nos propres codes parce qu’un seul mot suffisait pour savoir ce que nous étions et ce que nous rêvions : ¡hola compañero !, ¡hola compañera !. Et avec ça, tout était dit.

Angel Parra, Rolando Alarcón, Isabel Parra et mille chanteurs populaires nous ont donné une nouvelle dimension de l’amour, ce verbe formidable que nous avons commencé à conjuguer à notre façon.

Nous nous fixions des objectifs impossibles, SUD-réalistes, et nous les atteignions. Pour l’unique fois, de notre histoire, tous les enfants du Chili ont bu un demi-litre de lait, de lait blanc et juste, de lait nécessaire et prolétaire parce que, justement, ceux qui produisaient la richesse le finançaient. Un jour eu lieu une grande conférence de l’UNCTAD (organisme de l’ONU, NDT) et les architectes, les ingénieurs et les contremaîtres ont dit qu’il n’était pas possible de construire le grand édifice qui nous montrerait comme un peuple en marche. Mais nos maçons, nos électriciens, nos plâtriers et autres maîtres du casque ou du bonnet éclaboussé de plâtre ont dit que c’était possible, et ils l’ont fait. Ce fut par la suite l’immeuble de la jeunesse chilienne. Qui n’a pas mangé une fois à l’UNCTAD qu’on appelait aussi l’immeuble Gabriela Mistral et qui a été plus tard usurpé par les assassins ? Il est toujours là et il restera comme un témoin gigantesque de ces mille jours où tout fut possible.

Ceux qui n’avaient pas d’imagination ni place dans ce royaume du possible, du bonheur possible, conspiraient contre le soleil, contre la mer, contre l’été, depuis leurs domaines de Peñaca ou de Papudo. Mais sur les Plages Populaires, les familles des ouvriers étaient pour la première fois au soleil, près de la mer qui, à la vérité, nous baignait tranquillement. Ils jouaient au brisque, ils se promenaient en se tenant par la main, ils s’aimaient, ils faisaient des plans possibles pendant que les volontaires de la Fédération des Etudiants du Chili s’occupaient des enfants qui profitaient des marionnettes, du théâtre, des cours de musique et de peinture que leur donnaient les artistes militants d’un peuple en marche.

Aujourd’hui, trente ans plus tard, quelques uns parmi ceux qui n’ont pas eu le courage de s’engager, de tout donner, se glorifient d’une étrange capacité prémonitoire qu leur permit de prédire le désastre et leur conseilla de se maintenir en marge. Misérables, pauvres misérables qui ont perdu la plus belle opportunité de faire l’histoire, mais de la faire juste. Les mêmes sont aujourd’hui les paladins de la réconciliation et nous reprochent les « excès ». Mais ces illuminés ne rentrent jamais dans les détails. Nous avons provoqué l’impérialisme yanqui quand nous avons nationalisé le cuivre ? Ils oublient que nous l’avons fait avec une telle douceur, y compris en versant des indemnisations, ce qui nous a valu beaucoup de critiques de gauche. Mais nous l’avons fait parce que nous ne voulions pas la confrontation directe avec l’ennemi de l’humanité. Nous avons su répondre aux provocations avec fermeté et avec violence quand cela était nécessaire, mais nous n’avons jamais provoqué. Notre temps était le temps des constructeurs, nous faisions très attention au mortier qui unirait les briques de la grande maison chilienne, mais pas à la conjuration parce que nous étions et nous sommes des femmes et des hommes d’honneur.

La plus grande expression culturelle d’un peuple est son organisation, et nous fûmes un peuple très cultivé parce que notre organisation aux multiples facettes, plurielles, parfois doucement anarchique, nous portait vers la vie. Le rêve de Salvador Allende était d’amener l’espérance de vie des Chiliens au niveau de celle d’un pays développé. Son défi personnel était de permettre que chaque Chilien puisse disposer de vingt années de plus pour développer sa capacité créatrice, ses dons, et pour que la vieillesse cesse d’être un espace de misère et de défaite et soit, en revanche, la somme d’un expérience, l’héritage d’un peuple.

Dans une interview avec Roberto Rossellini, le Camarade Président lui raconte que ses mains de médecin avaient pratiqué mille cinq cents autopsie, que ses mains de médecin connaissaient la force atroce de la mort et la vigueur précaire de la vie. Salvador Allende fut le leader le plus illustre de l’Amérique Latine, son objectif était la vie, la vie était sa consigne, et la vie fut notre drapeau.

Trente ans après le crime, il y a des misérables qui interprètent le suicide d’Allende comme une défaite. Ils ne comprennent pas les raisons d’un homme loyal qui, dans le fracas du combat, a compris que son ultime sacrifice éviterait à son peuple la plus grande humiliation : voir son dirgeant, son leader enchaîné et à la merci des tyrans.

Chères et chers camarades : il n’y a pas d’honneur plus grand que d’avoir été compagnons de lutte et de rêves d’un homme comme Salvador Allende. Il n’y a pas de plus grande fierté que ces mille jours dirigés par le Camarade Président.

Nous ne sommes victimes ni du destin ni d’un dieu devenu fou. L’histoire officielle, le mensonge comme raison d’Etat nous présentent comme responsables d’un crime que, à chaque fois qu’ils tentent de l’expliquer, les mots fuient de leurs bouches parce qu’ils ne veulent pas faire partie du vocabulaire de la honte. Si notre tentative de faire du Chili un pays juste, heureux et digne nous rend coupables, alors, nous assumons la faute avec fierté. La prison, la torture, les disparitions, le vol, l’exil, ne pas avoir un pays où retourner, la douleur, si tout cela était le prix à payer pour notre effort de justice, alors, sachez que nous l’avons payé avec la fierté de ceux qui n’ont pas renoncé à leur dignité, de ceux qui ont résisté aux interrogatoires, de ceux qui sont morts en exil, de ceux qui sont retourné lutter contre la dictature, de ceux qui rêvent encore et s’organisent, de ceux qui ne participent pas à la farce pseudo démocratique des administrateurs du legs de la dictature.

Avec Salvador Allende, nous avons été les protagonistes des mille jours les plus remplis, les plus beaux et les plus intenses de l’histoire du Chili. Sur nous ils ont fait s’abattre toute l’horreur, mais ils ne parviendront pas à effacer de nos cours le mémorial des Années les plus Heureuses.

Lorsque dans les moments les plus durs de nos mille jours, la provocation du fascisme, de la droite, de l’impérialisme yanqui faisait que la colère risquait de s’installer dangereusement dans nos esprits, le Camarade Président nous conseillait : « Rentrez chez vous, embrassez vos femmes, caressez vos enfants ». Maintenant, trente ans après la grande trahison, que la proximité des nôtres, que le souvenir de ceux qui nous manquent et que la fierté de tout ce que nous avons fait soient les grands invités que nous devons convoquer à notre mémoire. Que les mots compañero et compañera sonnent comme une caresse, et buvons avec fierté le vin des femmes et des hommes qui ont tout donné, qui ont tout donné et ont pensé que ce n’était pas suffisant.

Luis Sepúlveda



Article mis en ligne le 20 juin 2007 par Louis

Popularité de l'article :
1%

lespapillonsblancs68